Face à l’obsolescence programmée, la décroissance émerge comme un horizon de sens

Face à l’obsolescence programmée, la décroissance émerge comme un horizon de sens

écrit par: Institut Momentum 
Entretien avec Serge Latouche 
avril 2013 
 
Serge Latouche est pro­fesseur émérite d’économie à l’Université Paris-Sud XI (Orsay). Il est l’un des con­tribu­teurs his­toriques de la Revue du MAUSS et l’un des fon­da­teurs de la “Revue d’étude théorique et poli­tique de la décrois­sance” Entropia. Il dirige depuis 2013 la col­lec­tion “Les précurseurs de la décrois­sance” aux éditions Le Pas­sager clan­des­tin. Fig­ure de proue de la décrois­sance con­viviale et de l’après-développement, il dénonce l’économisme et l’utilitarisme des sci­ences sociales. Il se bat con­tre la notion de développe­ment durable qu’il définit comme une impos­ture et une inep­tie. Il est notam­ment l’auteur du Pari de la décrois­sance (Fayard) et de Pour une société d’abondance fru­gale (Mille et une nuits). Il vient de pub­lier Bon pour la casse, Les déraisons de l’obsolescence pro­gram­mée aux éditions Les liens qui libèrent. C’est le pre­mier livre en France qui relate l’histoire de ce phénomène sin­gulier de l’économie capitaliste.
 
Qu’est– ce que l’obsolescence ?
 
C’est un terme qui n’est pas telle­ment fam­i­lier au com­mun des mor­tels, qui d’ailleurs est très récent en français puisque, d’après les dic­tio­n­naires, il serait apparu en France dans les années 50. En Angleterre le terme appa­raît en 1826 dans le con­texte de la révo­lu­tion indus­trielle. Il ne ren­voie pas encore à l’obsolescence pro­gram­mée mais plutôt à ce que nous appel­le­ri­ons aujourd’hui l’obsolescence tech­nique. On con­nais­sait l’usure physique, l’usure naturelle, les objets finis­sent par s’user, rien n’est éter­nel. Mais avec l’obsolescence tech­nique appa­raît l’idée qu’avant que les objets soient usés, nous les met­tons au ran­cart parce que nous avons inventé des choses plus per­for­mantes dans l’intervalle. Ce n’est pas nou­veau, en ce sens que l’on peut dire que l’âge de bronze rend obsolète l’âge de pierre. Mais on com­prend bien qu’avec la révo­lu­tion indus­trielle, cela s’accélère parce que l’évolution des tech­niques, notam­ment liée à la con­cur­rence, est tou­jours plus rapide et parce que les indus­triels sont obligés de changer leurs machines, leurs équipements avant même qu’ils soient usés et qu’ils ne tombent en panne. Ce qui a des con­séquences très impor­tantes sur le tra­vail, puisqu’il faut amor­tir très rapi­de­ment les machines, par con­séquent les faire tra­vailler le plus pos­si­ble puisque l’on va les changer avant même qu’elles soient usées. On intro­duit donc le tra­vail en con­tinu et les tra­vails postés, tous deux très mau­vais pour la santé. C’est le seul sens qui est attesté dans les dic­tio­n­naires jusqu’à l’apparition de ce livre pra­tique­ment. Mais ça va changer !
 
Pre­mière appari­tion en langue française vous voulez dire, car une autre déf­i­ni­tion de l’obsolescence était déjà présente aux États-Unis par exemple…
 
Oui vous avez rai­son mais on y revien­dra ! Il y a un deux­ième sens que l’on trouve au dic­tio­n­naire de Romeuf, qui y fait allu­sion en 1856, qui est l’obsolescence psy­chologique ou encore obso­les­cence sym­bol­ique. Dans ce sens là, ce qui rend un objet obsolète, c’est-à-dire hors d’usage, ce n’est pas la tech­nique, c’est la mode. Là aussi c’est un phénomène très ancien attesté déjà chez les Romains, il y a des modes ves­ti­men­taires, ali­men­taires, orne­men­tales etc. Pen­dant la péri­ode clas­sique, il existe aussi le style Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Direc­toire, Empire etc. Mais cela s’accélère encore avec la révo­lu­tion indus­trielle, avec la société mod­erne parce que cela fait ven­dre. Dans le vête­ment, la mode change tous les ans, une année les jupes longues, l’autre année les jupes cour­tes etc.
 
Et puis appa­raît un peu par hasard, en 1932, dans un essai d’un auteur mil­lion­naire phil­an­thrope, Bernard Lon­don, ce terme de « planned obso­les­cence ». Son essai s’intitule Sor­tir de la crise à tra­vers l’obsolescence pro­gram­mée qu’il faudrait plutôt traduire par « Sor­tir de la crise grâce à plan­i­fi­ca­tion de l’obsolescence ». Bernard Lon­don n’avait pas du tout con­science d’inventer une troisième forme d’obsolescence, sim­ple­ment il pen­sait que ce phénomène de mise au ran­cart pré­maturée des objets et des out­ils devait être plan­i­fié. La mode était à la plan­i­fi­ca­tion, on est en pleine crise, le seule pays qui échappe à la crise c’est l’Union Sovié­tique qui est en plein dans les plans quin­quen­naux et fait beau­coup de pro­pa­gande là-dessus. La plan­i­fi­ca­tion s’introduit un peu partout, le New Deal est lui-même une forme de plan­i­fi­ca­tion. Mais la pra­tique que désigne ce terme aujourd’hui, et surtout en France, c’est l’idée que l’on intro­duit dans un équipement, ménager par exem­ple, une pièce défectueuse qui va obliger à renou­veler l’équipement. Cette pra­tique est très anci­enne là encore. Elle exis­tait sans doute depuis l’Antiquité puisque l’on y trouve des cas de fal­si­fi­ca­tions de pro­duits comme par exem­ple la fameuse couronne en or de Hiéron de Syra­cuse qui a per­mis à Archimède de décou­vrir la loi qui porte son nom.
 
L’obsolescence pro­gram­mée s’accélère avec la révo­lu­tion indus­trielle, ce qui pousse les pre­miers social­istes à dénon­cer très forte­ment ce qu’ils appel­lent l’adultération des pro­duits. Nous avons un mag­nifique exem­ple en ce moment de cette adultéra­tion des pro­duits avec la viande de cheval ven­due sous le nom de viande de bœuf. William Mor­ris et Paul Lafar­gue expliquent com­ment les indus­triels met­tent beau­coup d’amidon dans les fibres tex­tiles pour que les con­som­ma­teurs soient obligés de changer de chemise beau­coup plus sou­vent. Cette pra­tique devient plus tech­nique dans les années 1920. L’exemple le plus typ­ique, le seul vrai­ment doc­u­menté et prouvé, ce sont les fameuses ampoules. Exem­ple qui est d’ailleurs à l’origine de mon livre, puisque le film de Cosima Dan­noritzer qui m’a poussé à écrire sur le sujet s’appelle en anglais The Ligh­tulb Con­spir­acy (La con­spir­a­tion de l’ampoule). À Noël 1924 donc, les prin­ci­paux fab­ri­cants d’ampoule, Gen­eral Elec­tric et les autres, se réu­nis­sent à Genève et déci­dent que la durée des ampoules ne doit pas dépasser 1000 heures. C’est le car­tel Pheobus des 1000 heures. Cet épisode est très cod­i­fié et très doc­u­menté. Il n’existe pra­tique­ment aucun cas aussi fla­grant d’obsolescence, parce que c’est impos­si­ble à prou­ver, parce que les pro­duits sont plus com­plexes, etc. Il y a aussi les bas nylon DuPont de Nemours après la guerre, les pre­miers bas pra­tique­ment inus­ables, inde­struc­tibles. En l’occurrence, on a donné ordre aux ingénieurs de ren­dre les fibres moins résis­tantes, mais il n’y a pas eu de procès pour les bas nylon comme pour le car­tel Pheobus. Per­sonne n’a protesté pour les bas, parce que la mode se mêle à la tech­nique et que les trois formes d’obsolescence se trou­vent com­binées. On peut dire que le sys­tème comme tel a été lancé à peu près à la même époque que la Light­bulb Conspiracy.
 
1923, c’est aussi la guerre entre Ford et Gen­eral Motors. Henry Ford avec sa men­tal­ité d’ingénieur, ten­ant à des biens solides fab­rique une Ford T inus­able, inde­struc­tible — quand elle tombe en panne on y donne un coup de pied et elle repart – et pas très élégante. Comme il le dis­ait lui-même, on peut la com­man­der de toutes les couleurs pourvu qu’elle soit noire ! Et puis appa­raît un pre­mier génie du mar­ket­ing, Alfred Sloan chez Gen­eral Motors, qui com­prend que, sur le plan tech­nique, il ne va pas bat­tre Ford, mais il va le coin­cer en changeant de mod­èle tous les ans. Les nou­veaux mod­èles ne sont pas plus per­for­mants, mais ils sont plus séduisants avec des enjo­liveurs, de nou­velles couleurs, etc. Cela plaît aux dames ! Ford résiste un temps, mais il est obligé de capit­uler. Fon­da­men­tale­ment, il s’agit d’obsolescence psy­chologique, mais elle est pro­gram­mée puisque l’on plan­i­fie tous les ans un nou­veau mod­èle. Après la deux­ième guerre mon­di­ale, cela devient sys­té­ma­tique, notam­ment avec le jetable, et on arrive à cette sit­u­a­tion dans les années 1960, quand Vance Packard écrit son livre L’ère du gaspillage (The Waste Mak­ers), dans lequel il inter­roge une respon­s­able d’association de con­som­ma­teurs en lui deman­dant quels étaient les pro­duits qui n’étaient pas jeta­bles et qu’elle a répondu « je n’en vois qu’un : le piano ! ». Le meilleur exem­ple de la com­bi­nai­son des trois formes d’obsolescence c’est celui, plus récent, de l’iphone 5. C’est un phénomène de mode puisque des gens passent la nuit à faire la queue pour être sûrs de se pro­curer le nou­veau mod­èle le jour de sa sor­tie. Mais il s’agit aussi d’un phénomène d’obsolescence tech­nique – parce qu’il est plus per­for­mant par cer­tains côtés – et d’obsolescence pro­gram­mée – parce que il est fait de telle façon qu’il est incom­pat­i­ble avec d’autres acces­soires et applications.
 
On com­prend que l’obsolescence pro­gram­mée se développe comme con­cept indus­triel opéra­tionnel dans l’entre deux guer­res aux États-Unis — même si il est dif­fi­cile de retracer les prémices du con­cept. Pour quelles raisons cette obso­les­cence pro­gram­mée devient-elle la règle ? Est-elle inhérente au productivisme ?
 
C’est une ten­dance dès le moment du sys­tème thermo-industriel, la pro­duc­tion de masse a besoin d’une con­som­ma­tion de masse. Comme la capac­ité de con­som­ma­tion est tout de même lim­itée, pour que les masses con­som­ment, il faut qu’il y ait un turnover beau­coup plus rapide des pro­duits. Pour cer­tains pro­duits, cela com­mence très tôt puisqu’en 1875 déjà, appa­raît aux États-Unis un sys­tème de cols et de manchettes jeta­bles – 150 mil­lions de cols jeta­bles en papier – que l’on voit bien dans les films de Chap­lin. Donc le jetable ce n’est pas nou­veau, c’est dans la logique du sys­tème. Cela se généralise pro­gres­sive­ment parce qu’il y avait tou­jours quand même cette idéolo­gie que les biens durables étaient fait pour durer ! Mais en fait non ! Cela s’accélère, le pre­mier rasoir jetable « King Gillette » date de 1895 mais il y a encore plus jetable main­tenant avec les rasoirs en plas­tique. A par­tir de là, tout devient jetable.
 
L’obsolescence pro­gram­mée est un moyen aux États-Unis de stim­uler la pro­duc­tion indus­trielle de masse, est-ce qu’elle par­ticipe aussi d’un pro­gramme plus global pour pro­poser une alter­na­tive au bolchévisme à l’époque ?
 
C’est ce que dit Jean-Claude Michéa. Cela con­cerne plus générale­ment le keyneso-fordisme qui appa­rait aux États-Unis avec le New Deal. Dans le keyneso-fordisme et dans l’idée de pro­gram­ma­tion et de plan­i­fi­ca­tion de l’obsolescence, oui c’est une alter­na­tive au bolchévisme puisque pour Bernard Lon­don, c’est grâce à cela qu’on se sort de la crise économique qui avait débuté en 1929. C’est une argu­men­ta­tion sociale, sinon social­iste. C’est une général­i­sa­tion de la prime à la casse avant la let­tre dans un but social. S’il n’y a pas de prime à la casse, Renault et Cit­roën débauchent. La prime à la casse, on l’a instau­rée en France aussi pour les chaudières élec­triques, et, comme le pro­pose Bernard Lon­don, on pour­rait l’imaginer pour tout : oblig­a­tion de changer de grille pain tous les ans, d’ordinateur tous les deux ans etc.
 
Oui parce que ce que pro­pose Lon­don c’est une obso­les­cence pro­gram­mée oblig­a­toire et gérée par l’état…
 
Absol­u­ment. Je suis en train de pré­parer avec un petit éditeur une édition/traduction du petit opus­cule de Bernard Lon­don où je fais la pré­face et le com­men­taire. C’est très intéressant…
 
Cela part de bons sen­ti­ments c’est cela qui est le plus surprenant…
 
Absol­u­ment…
 
Dans l’imaginaire col­lec­tif, les change­ments de tra­jec­toires tech­nologiques sont des évolu­tions naturelles con­tre lesquelles seuls les rétro­grades s’insurgent. Pour­tant, même si on l’oublie vite, les change­ments de tech­nolo­gie s’accompagnent sou­vent de luttes engagées. Les lud­dites, par exem­ple, ont vive­ment mil­ité au début du 19ème siè­cle con­tre l’essor des métiers à tisser qui rendaient obsolètes les arti­sans bri­tan­niques. L’obsolescence pro­gram­mée représente un boule­verse­ment dans notre manière d’envisager le « pro­grès » tech­nique, puisque l’on passe d’une vision de la tech­nique comme moyen de sat­is­faire les besoins humains et d’améliorer le sort de nos con­génères, à la tech­nique comme moyen de créer et d’entretenir des besoins fac­tices. Com­ment les ingénieurs ont vécu ce change­ment de par­a­digme et ont accepté de réviser leur éthique? Com­ment les con­som­ma­teurs améri­cains perçoivent et acceptent ce phénomène ? Il y a-t-il eu des résis­tances à l’obsolescence pro­gram­mée à l’époque de l’entre deux guerres ?
 
Ivan Illich, dans Tools for Con­vivi­al­ity, (La con­vivi­al­ité), donne des exem­ples d’outils con­vivi­aux : la bicy­clette, Singer qui invente la machine à coudre par amour pour sa femme etc. Ces out­ils con­vivi­aux n’induisent pas des lud­dismes, ils sont véri­ta­ble­ment conçus pour améliorer le tra­vail quo­ti­dien, le ren­dre moins pénible etc. Ils ont tou­jours existé, on a inventé au Moyen-Âge le har­nais, le col­lier d’épaule etc. C’était assez lent, mais enfin, on inven­tait pro­gres­sive­ment des tech­niques con­tre lesquelles per­sonne ne se révoltait. Un peu quand même puisque quand Guten­berg invente l’imprimerie, les fab­ri­cants d’enluminures s’y opposent…
 
Quand le cap­i­tal s’empare de la pro­duc­tion comme dis­ait Marx, à ce moment il achète le tra­vail mais tente aussi d’acheter et de con­trôler l’ingéniosité humaine. À ce moment-là, les ingénieurs devi­en­nent des salariés, ils sont payés pour obéir à la logique du tay­lorisme. On ne leur demande pas de penser, il y a d’autres gens qui, eux, sont payés pour penser ! Et c’est ce qui se passe quand dans les années 1940 lorsque l’on demande aux ingénieurs de DuPont de Nemours de ren­dre les bas plus frag­iles. Les ingénieurs rétorquent qu’ils ont été for­més pour la per­for­mance tech­nique et non pas pour saboter le tra­vail. Pen­dant quelques années aux États-Unis, il y a effec­tive­ment un débat entre les ingénieurs sur l’éthique. Il y a un très beau film qui sort à ce moment là,L’homme au com­plet blanc, que l’on peut vision­ner sur inter­net et qui retrace l’histoire des bas nylon. Mais le grand pub­lic ne s’offusque pas, car le grand pub­lic, ce sont aussi les syn­diqués, et dans le film on voit très bien que ce sont les syn­diqués qui, en accord avec le patron, mon­tent au créneau pour empêcher l’invention parce que cela leur enlève le pain de la bouche. Sur ce point, c’est très con­flictuel. Les mou­ve­ments de protes­ta­tion sont très faibles, venus prin­ci­pale­ment des asso­ci­a­tions de con­som­ma­teurs aux États-Unis. Celles-ci ont obtenu des délais de garantie imposés aux entre­prises pour que les objets aient une durée de garantie min­i­mum. Aujourd’hui, il faut se bat­tre pour faire passer les garanties sur les pro­duits élec­tron­iques de 2 ans à 5 ans, voire à 10 ans. Mais on n’a jamais vu des gens descen­dre dans la rue pour pro­tester con­tre l’obsolescence pro­gram­mée ! Si, il y a eu cette petite révolte sur inter­net qu’on voit dans le film pour l’ipod d’Apple qui avait exagéré en met­tant une bat­terie qu’on ne pou­vait pas changer et qui était obsolète au bout de 18 mois, ce qui forçait les gens à acheter un nou­vel appareil à la fin de cette péri­ode ! Comme aux États-Unis, il y a ce phénomène que nous n’avons pas en France de « class action », c’est-à-dire un recours col­lec­tif, il y a eu une men­ace de procès, Apple a fait machine arrière et ils ont cédé !
 
Ce qui m’a inter­pelé dans cette affaire, c’est de voir que les plaig­nants ne se bat­tent que con­tre l’obsolescence pro­gram­mée et en aucun cas con­tre l’obsolescence psy­chologique ou tech­nique. Ils défend­ent en fait avant tout leur droit à con­som­mer puisqu’ils se recon­nais­sent comme des con­som­ma­teurs assidus, voire acharnés, d’Apple et ils expliquent que le fait même d’avoir reçu des com­pen­sa­tions finan­cières leur aura sim­ple­ment per­mis d’acheter le nou­vel ipod…
 
Oui, il faut être clair : l’obsolescence pro­gram­mée n’a jamais été mal vue par les Américains.
 
Même à une cer­taine époque à laque­lle l’Amérique était encore assez puritaine ?
 
Non, ça n’a jamais été mal vu, en tout cas pas de façon impor­tante, puisque la men­tal­ité reste tout de même « ce qui est bon pour Gen­eral Motors est bon pour les États-Unis et ce qui est bon pour les États-Unis est bon pour le monde ». Donc, s’il y a des con­tes­ta­tions, elles sont con­tre des abus ponctuels : un sab­o­tage car­ac­térisé qui crée un dom­mage iden­ti­fi­able par exem­ple. L’américain est d’accord pour changer d’ordinateur et met­tre à la poubelle un ordi­na­teur en par­fait état de marche ou un télé­phone en par­fait état de marche, mais il n’est pas d’accord s’il est obligé de le faire après une péri­ode qu’il juge trop courte, parce qu’il estime avoir été volé. C’est évidem­ment une vision très indi­vid­u­al­iste. C’est intéres­sant parce que quand l’obsolescence pro­gram­mée s’introduit en Europe, elle s’introduit avec une con­no­ta­tion néga­tive liée à l’idée de sab­o­tage. Pour les Améri­cains, cela ne pose pas de prob­lème fon­da­men­tal. Brooks Stevens, le génie du design qui pré­tendait avoir inventé le terme d’obsolescence pro­gram­mée, est con­sid­éré comme un héros aux États-Unis. Il pas­sait son temps à dessiner de nou­veaux mod­èles pour amener les gens à en changer tous les ans. Il dis­ait lui-même : « j’amène les gens à changer de mod­èle non pas parce qu’il est obsolète tech­nique­ment ou usé, mais tout sim­ple­ment pour changer, parce que c’est beau, parce que c’est nou­veau ». Les Améri­cains ont cette idée qu’il faut changer de mai­son tous les 10 ans car au bout de 10 ans la mai­son est obsolète. Effec­tive­ment, j’ai été très sur­pris au Canada, parce qu’au bout de 10 ans on ne répare pas les maisons qui sont con­stru­ites assez bon marché, en struc­ture légère, sou­vent avec beau­coup de bois. Au bout de 10 ans la mai­son extérieure est très bien, par­faite, mais elle ne vaut plus rien parce que tout est un peu déglin­gué. Les machines, par exem­ple, font trop de bruit et vibrent trop fort et empêchent les habi­tants de dormir. Alors, on loue à des étudi­ants beau­coup moins cher – c’est comme ça que j’ai habité dans une de ces maisons. Du coup, un quartier qui était bour­geois devient pop­u­laire mais extérieure­ment, ça ne se voit pas du tout. En me faisant vis­iter Mon­tréal, on me dis­ait « là c’est le quartier où les gens gag­nent 50 000 dol­lars, ça c’est le quartier où les gens gag­nent 20 000 dol­lars, là celui où ils gag­nent 10 000 dol­lars etc. » Mais moi je ne voy­ais aucune dif­férence entre ces quartiers, inno­cent comme j’étais, il me sem­blait que c’étaient les mêmes maisons. Mais je me suis rendu compte que les moins chères étaient très dégradées et quand elles l’étaient trop, on les rasait pour en con­stru­ire de nou­velles. En Europe nous n’avons jamais été jusque là.
 
Vous dites dans votre livre que l’obsolescence pro­gram­mée, c’est aussi l’expression d’un mal plus pro­fond qui serait l’ « obso­les­cence de l’homme » dont parle Gün­ther Anders, c’est-à-dire l’obsolescence de l’homme face à ses pro­pres créa­tions, sa honte prométhéenne face aux machines qu’il a créées…
 
L’obsolescence pro­gram­mée con­tribue à créer une cul­ture qui con­sid­ère que tout est jetable, y com­pris l’homme. Il y a même un livre qui est sorti il y a quelques années et qui s’appelle Le man­ager jetable ! Nous voyons bien aujourd’hui que les hommes sont jeta­bles, non seule­ment les ouvri­ers que l’on met à la casse – ce qui con­stitue un phénomène assez ancien – mais aussi les PDG qui sont main­tenant éjecta­bles. Il y a deux aspects au prob­lème. Il y a l’aspect « cul­ture du jetable » qui atteint l’homme lui-même dans cette logique où les humains sont des éléments de la méga­ma­chine, jeta­bles donc, au même titre que tous les autres com­posants. On s’accoutume et on ne se choque plus telle­ment de cet état de fait. Pour les SDF par exem­ple, on se dit que c’est mal­heureux, mais qu’on ne peut rien y faire, que c’est une fatal­ité. Puis, effec­tive­ment, il y a le deux­ième volet, plus pro­pre à Gün­ther Anders ou à Jacques Ellul ou à Illich, où la tech­nique hum­i­lie l’homme puisqu’elle le rend inutile. L’homme est encore une fois jetable du fait que les machines le rem­pla­cent pour de très nom­breux métiers. Ce qui n’est pas for­cé­ment un mal si c’est pour éviter de faire des boulots aussi stu­pides que de percer des bil­lets dans le métro par exem­ple ! Mais enfin, cela pose d’autres prob­lèmes… Quand Deep Blue bat Kas­parov l’homme devient inutile et par con­séquent il peut dis­paraître. L’humanité va dis­paraître parce qu’on va gref­fer aux hommes des puces et toutes sortes de tech­nolo­gies et que l’on va arriver dans l’aire du tran­shu­man­isme, dans tous les délires post-humanistes etc.
 
L’obsolescence pro­gram­mée n’est-elle pas para­doxale­ment aussi un moyen per­vers pour l’homme de com­bat­tre sa honte prométhéenne en gar­dant un con­trôle restric­tif sur ses créa­tions ? En lim­i­tant con­sciem­ment la qual­ité de ses pro­duc­tions, n’essaye-t-il pas d’oublier l’idée qui le hante, à savoir qu’ « il est le seul à avoir été créé obsolète » ?
 
Cela peut se défendre, je n’y ai pas vrai­ment réfléchi sous cet angle mais une expli­ca­tion n’exclut pas l’autre ! Tant que ce ne sont pas les machines qui pro­duisent elles-mêmes les machines puisque dans cer­tains phan­tasmes, comme les ordi­na­teurs dou­blent leur capac­ité tous les 18 mois, l’ordinateur va devenir telle­ment plus puis­sant qu’il va lui-même décider de pro­duire des ordi­na­teurs plus puis­sants et ainsi de suite. À ce moment-là l’humain perd la main. Mais l’obsolescence pro­gram­mée ne touche pas tout. Parce qu’en principe une cen­trale nucléaire n’est pas prévue pour exploser au bout de tant d’années ! On essaie au con­traire de la faire durer indéfin­i­ment dans une sécu­rité totale comme le pré­ten­dent les ingénieurs. On sait bien que ce n’est pas le cas, mais ce n’est pas voulu, de même qu’un Boe­ing n’est pas fait pour imploser en vol. Il demeure des choses sérieuses quand même. Les équipements mil­i­taires aussi ne sont pas non plus pro­gram­més pour se dégrader. Même si on a bien vu que l’on ne pou­vait pas empêcher Bouygues d’utiliser du béton truqué pour la con­struc­tion des cen­trales nucléaires !
 
Nous n’avons pas encore parlé des con­séquences de l’obsolescence pro­gram­mée, notam­ment sur l’environnement et les écosys­tèmes. Pourquoi la combattre ?
 
D’abord parce que c’est un énorme gaspillage, per­sonne ne peut le nier. On peut très bien imag­iner que, dans votre vie active, au lieu d’utiliser vingt machines à laver ou vingt ordi­na­teurs vous n’en ayez qu’un, qui dure toute la vie. C’est ainsi que nos grands par­ents ou arrières grands par­ents con­som­maient. Ils achetaient une hor­loge com­toise et c’était défini­tif. Ils se la trans­met­taient même de généra­tion en généra­tion. En acheter dix moins chères revient à en met­tre neuf à la poubelle : un gâchis alors que l’on pour­rait con­som­mer dix fois moins de ressources naturelles. Ce que ne savait pas Bernard Lon­don et que l’on sait main­tenant, c’est que nous vivons dans un monde fini, que les ressources sont lim­itées, que l’énergie est lim­itée – car il y a aussi un gaspillage énorme d’énergie pour fab­ri­quer tout ces objets. On épargn­erait énor­mé­ment de matières pre­mières et d’énergie en fab­ri­quant des biens durables et solides que nous n’aurions pas besoin de renou­veler. Puisqu’on n’arrête pas le pro­grès, il faut con­stru­ire des objets per­fectibles. On pour­rait imag­iner des ordi­na­teurs qui per­me­t­traient de changer seule­ment les 5% des pièces qui sont obsolètes en ajoutant un périphérique ou en rajoutant un petit mod­ule. C’est un prob­lème d’éco-conception, d’eco-design. Il faut que les objets soient conçus pour être répara­bles, que l’on puisse changer la bat­terie de l’ipod, par exem­ple, sans le jeter entier à la poubelle. Il faut enfin que les objets soient conçus pour être recy­clables : une fois qu’on ne peut plus les réparer et les améliorer, on re-décompose leurs éléments et on en récupère ce que l’on peut. Sur le plan écologique, l’obsolescence pro­gram­mée donne lieu à un énorme gaspillage, ce qu’avait déjà très bien com­pris Vance Packard en 1960.
 
Vous avez parlé de l’éco-conception, des garanties, quelles sont les autres solu­tions pra­tiques qui exis­tent pour dépasser l’obsolescence programmée ?
 
Une solu­tion bien illu­soire qui est dans le pro­gramme Terra Nova et des Amis de la Terre c’est de faire une loi. Or une loi serait un coup d’épée dans l’eau parce que l’on ne coin­cera pra­tique­ment jamais un indus­triel en fla­grant délit d’obsolescence pro­gram­mée. J’ai ren­con­tré un ingénieur qui tra­vail­lait dans l’industrie auto­mo­bile qui m’a expliqué à quel point il était scan­daleux de voir le nom­bre de pièces défectueuses qui étaient intro­duites dans les voitures. Mais la voiture en elle-même, elle roule ! Puisque les pro­duc­teurs savent que les gens vont en changer, ils ne s’embêtent pas à acheter plus cher des équipements résis­tants à leurs sous-traitants. Ils vont choisir des sous-traitants en Chine qui leur fourniront des pièces qui dureront le min­i­mum de garantie. On pour­rait effec­tive­ment faire des machines dont tous les éléments seraient beau­coup plus fiables, mais cela coûterait plus cher. On ne peut pas coin­cer un pro­duc­teur de voiture sur le fait que la cour­roie de trans­mis­sion casse au bout de 50 000 km. Il dira sim­ple­ment qu’il suf­fit de changer la cour­roie et pas l’intégralité de la voiture. Quant à sys­té­ma­tiser l’éco-design, cela ne se fera pas spon­tané­ment. Mais même si cela ne se fait spon­tané­ment, nous ne sommes déjà plus dans un sys­tème totale­ment cap­i­tal­iste, totale­ment libéral, nous sommes déjà en marche vers quelque chose d’autre, vers un change­ment de par­a­digme, plus unique­ment dans une logique pro­duc­tiviste. Nous voyons bien en ce moment même que nous sommes en pleine schiz­o­phrénie puisque la min­istre de l’écologie s’engage pour créer une prime à l’anti-casse tan­dis que le min­istre de l’économie en charge des emplois veut allouer une prime à la casse. Pour sauver l’environnement, nous sommes con­va­in­cus qu’il n’y a que la propo­si­tion de la décrois­sance en fin de compte.
 
Les exem­ples de sor­tie de l’obsolescence pro­gram­mée et de prise en compte des lim­ites plané­taires dont vous par­lez dans votre livre (l’autarcie ital­i­enne, l’Amérique pen­dant la sec­onde guerre mon­di­ale etc.) se situent pen­dant des péri­odes extrêmes mar­quées par les crises et la néces­sité et plus encore par la guerre. De la même manière, les mou­ve­ments de tran­si­tion bri­tan­niques qui pré­conisent la relo­cal­i­sa­tion de la pro­duc­tion ali­men­taire et énergé­tique se revendiquent sou­vent de l’héritage de l’Angleterre en guerre. Faudra-t-il atten­dre de telles péri­odes de trou­ble pour passer à une société sobre et économe ? Pensez-vous que l’imaginaire de la guerre soit un bon imag­i­naire à sol­liciter en de telles circonstances ?
 
L’imaginaire de la guerre a aussi été sol­lic­ité par Lester Brown qui dans son plan B donne tou­jours l’exemple des États-Unis qui ont été capa­bles de recon­ver­tir, pra­tique­ment du jour au lende­main, l’industrie auto­mo­bile en indus­trie de guerre. Il dit qu’une recon­ver­sion du même type s’impose cette fois pour une recon­ver­sion écologique. Je suis absol­u­ment con­va­incu que nous ne chang­erons que sous la con­trainte, quand elle sera suff­isam­ment forte. Faut-il mobiliser cet imag­i­naire ? Nous sommes engagés dans une guerre pour la survie de l’humanité et cela peut être un argu­ment de pro­pa­gande et qu’il faut se mobiliser non pas pour sauver la planète qui s’en sor­tira tou­jours, mais plutôt pour sauver une civil­i­sa­tion humaine.
 
Est-ce que l’effondrement est inévitable pour que l’on change de mod­èle de société ?
 
Dans le petit opus­cule que nous avons fait avec Yves Cochet, j’avais inti­t­ulé mon inter­ven­tion « La chute de l’empire romain n’aura pas lieu, mais l’Europe de Charle­magne va s’effondrer ». On assiste à l’heure actuelle à l’effondrement de l’Europe de Charle­magne, mais je pense, à la dif­férence d’Yves Cochet, que l’effondrement, le col­lapse qu’on pour­rait dater en 2030 ou en 2070, ne se passera pas comme ça. On est déjà dans un proces­sus d’effondrement, mais, comme pour l’Empire romain cela se pro­longe indéfin­i­ment en se trans­for­mant et se méta­mor­phosant. Alors cela peut se méta­mor­phoser dans des sens extrême­ment divers, dif­férents, voire opposé, cela dépend des rap­ports de force, je ne suis pas prophète. Je pense que tout ne va pas exploser du jour au lende­main, mais cela va se recom­poser, d’où l’intérêt de faire tout un tas de petites expéri­ences, comme les villes en tran­si­tion par exemple.
 
Si la décrois­sance est la clé, cela implique une véri­ta­ble révo­lu­tion cul­turelle de grande ampleur. Com­ment opère-t-on cette révolution ?
 
Eh bien on ne l’opère pas, d’une cer­taine façon. La décrois­sance ce n’est pas sim­ple­ment un objec­tif sus­cep­ti­ble d’être fixé sous forme de stratégie, c’est un hori­zon de sens. On se donne donc un hori­zon de sens que l’on n’atteindra prob­a­ble­ment jamais mais qui con­fère du sens à toutes sortes d’actions : les AMAP, les SEL, les villes en tran­si­tion, les villes lentes, le mou­ve­ment des indignés, l’autarcie, la sor­tie de l’euro, etc. Ce qui est donc impor­tant, c’est de par­ticiper à la décoloni­sa­tion de l’imaginaire. Aujourd’hui, on com­mence à voir et à penser les choses dif­férem­ment, et donc à agir dif­férem­ment pour que les choses évolu­ent dif­férem­ment. La route est assez longue, et bien sûr toutes les mesures qui visent à lut­ter con­tre l’obsolescence pro­gram­mée, qui visent à desser­rer l’étau de la con­cur­rence qui pousse les entre­prises dans cette logique per­verse du pro­duc­tivisme, toutes ces mesures sont pos­i­tives. Aujourd’hui le peu­ple por­tu­gais est dans la rue, les Suisses vien­nent de voter con­tre les para­chutes dorés. Tout cela fait par­tie des choses qui bougent. Les dirigeants sont obligés de réa­gir quand il y a une pres­sion très forte. Rappelez-vous que c’est un gou­verne­ment presque fas­ciste en Bolivie qui, au moment de la guerre de l’eau, a annulé les con­trats de la pri­vati­sa­tion de l’eau parce que le mou­ve­ment social était telle­ment fort que le gou­verne­ment a dû reculer. Je crois à ce type de mobilisations.
 
Quelques mots sur la Grèce comme lab­o­ra­toire de décroissance ?
 
Je suis allé Grèce juste avant que cela explose. Depuis j’ai lu des arti­cles expli­quant qu’il y avait des ini­tia­tives qui allaient dans le sens de la décrois­sance là-bas : repli sur les cam­pagnes, auto-organisation etc. Mais il y a aussi énor­mé­ment de gens qui se sui­ci­dent… L’idée de lab­o­ra­toire ne me plaît pas vrai­ment car nous ne sommes pas dans le domaine de la sci­ence expéri­men­tale. Mais la Bolivie, l’Équateur à un cer­tain titre, la Grèce, le Chaipas au Mex­ique, Totnes et les villes en tran­si­tion, sont bien évidem­ment des pistes et des expéri­ences à explorer et dont il faut faire son miel.
 
Com­ment réagis­sent les Africains aux vagues de déchets élec­tron­iques qui s’abattent sur leur continent ?
 
Du temps où je tra­vail­lais sur l’Afrique, il y avait une très grande récupéra­tion. La capac­ité à recy­cler était vrai­ment éton­nante aussi du point de vue tech­nologique. Dans le bidonville du Rail au cen­tre de Dakar, des bricoleurs avaient réussi à fab­ri­quer une sta­tion émet­trice de radio à par­tir de tout ce qu’ils avaient trouvé dans les poubelles ! J’observe néan­moins que l’invasion du télé­phone portable en Afrique est effrayante. Nous sommes tout à fait loin de la décoloni­sa­tion de l’imaginaire et d’une con­science anti­con­sumériste. Mais la débrouille est bien là.
 
Pro­pos recueil­lis par Hugo Carton
 
Mars 2013

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